La troisième révolution industrielle : vers un « domestic system 2.0 » ? – Harvard Business Review

HARVARD BUSINESS REVIEW FRANCE

par Jean-Baptiste BESSON

La troisième révolution industrielle : vers un « domestic system 2.0 » ?

La société numérique engendre de nouvelles formes de travail qui replacent le domicile au cœur de l’activité productive, comme à l’aube de la première révolution industrielle.
« Le meilleur moyen de prédire l’avenir est de le créer », disait Peter Drucker. A défaut de l’ériger dans sa globalité, la révolution numérique – par les nouveaux outils et les mutations qu’elle engendre – nous conduit à repenser le futur du travail. Dans cette période de transformation économique, le rapport à la production est en plein questionnement. Déjà, lors de la première révolution industrielle, celle de la machine à vapeur et du charbon, les modèles économiques, politiques, sociologiques, mais aussi productifs ont radicalement été bouleversés.
Avant d’entrer dans l’ère industrielle, l’Europe reposait sur une économie paysanne, celle du producteur consommant sa propre production. A compter du XVIe siècle, les paysans se sont peu à peu transformés en paysans-ouvriers, entrant ainsi dans le « domestic system ». Ainsi, dans toute l’Europe, le travail était principalement distribué entre les foyers d’un même village ou des villages alentours. On pouvait donc déjà parler de travail à domicile. Les productions des paysans-ouvriers étaient ensuite récupérées par les négociants contre rétribution, lors de périodes de faible activité agricole. Ces ateliers familiaux permettaient d’associer plusieurs activités comme le tissage et la filature, par exemple. Tout au long des XVIIe et XVIIIe siècles, ce modèle économique s’est progressivement transformé en économie protoindustrielle, selon l’expression de Franklin Mendels, avec l’expansion de nombreuses industries rurales.

L’ère du « factory system »
Avec la révolution industrielle, l’Europe puis le monde sont entrés dans l’ère du « factory system », propulsé par l’essor des usines et de la mécanisation. Les ouvriers sont devenus les producteurs de la consommation des autres, et inversement. Sont ainsi apparues les usines et, avec elles, la spécialisation des métiers et la réduction des coûts de transaction (transports, contrôle de la qualité, coordination…). Les usines ont permis de réunir en un même lieu les compétences, les machines et les fonctions de recherche, de négociation et de surveillance. L’existence de sites de production se justifiait puisque les coûts de coordination étaient inférieurs aux coûts de transaction, comme l’ont montré les travaux de Ronald Coase, Kenneth Arrow et Oliver Williamson.
La deuxième révolution industrielle, celle de l’électricité, du pétrole et du moteur à combustion, n’a fait que renforcer ce mouvement de l’histoire. Mais la troisième vague industrielle en cours (celle du numérique, de la dématérialisation, de la transition écologique) vient contredire le paradigme du « factory system » et de la recherche incessante de réduction des coûts de transaction. Les profondes mutations liées à la révolution numérique transforment notre relation au travail, et notre domicile en unité de production matérielle, immatérielle et énergétique.

Le retour du travail à domicile
L’essor des technologies de l’information et de la communication (TIC) permet désormais d’envisager sérieusement la production à distance. C’est le retour à la « production domestique ». Le salarié, figure emblématique de l’ère industrielle, est aujourd’hui prêt à envisager son activité à domicile. L’enquête d’IPSOS publiée en novembre 2016 révèle que deux Français sur trois se déclarent favorables au télétravail. Les espaces de télétravail nomade et de coworking se développent (lire aussi l’article : « Ce que votre entreprise peut apprendre des espaces de coworking »). Les entreprises font elles aussi désormais suffisamment confiance à leurs collaborateurs pour envisager un travail à distance, et ce d’autant plus que les coûts de coordination se réduisent. Les entreprises elles-mêmes transforment leurs espaces pour accueillir des travailleurs nomades. La start-up française base10, qui propose une application de location de bureaux compte ainsi les concessions Volkswagen, la Société Générale, Groupama et Generali parmi ses partenaires. Les usines avaient permis la baisse des coûts de transaction. Le retour du travail à domicile est de nouveau rendu possible par la baisse des coûts de coordination. Même si la généralisation du travail à distance n’est pas encore envisageable, le mouvement de fond est bien en marche et les mentalités sont mûres, puisque un Français sur quatre le pratique déjà régulièrement ou ponctuellement. Le déploiement de la 4G, de la fibre, ainsi que l’arrivée de la 5G devraient rendre cette aspiration encore plus accessible.

L’avènement du capitalisme cognitif
La troisième révolution industrielle est aussi celle du capitalisme cognitif, celui du savoir et de l’immatériel. Si la création de valeur passe par la création de savoir, il est désormais moins essentiel de l’envisager uniquement dans un atelier. La production de connaissance est pleinement dématérialisée. Aussi, cette dernière est de plus en plus le fruit de nos propres comportements, par le biais de l’exploitation des données obtenues grâce aux objets connectés. Dématérialisée, la production s’envisage aussi de plus en plus à distance, entre donneur d’ordre et opérateur. « The Mechanical Turk », la plateforme de microtâches d’Amazon, permet ainsi de trouver pour quelques centimes une personne pour taguer des photos, traduire un texte, renommer des fichiers… Comme à l’époque des ateliers-maisons du domestic system.

L’extension de la production domestique
Bien plus qu’un changement dans l’acte d’achat, dans lequel le consommateur n’est plus un spectateur mais un coproducteur, le mouvement « Do it yourself » (DIY) vient modifier en profondeur la nature de la consommation. Le « fait-maison » est de retour dans les mœurs et s’enrichit d’une volonté de partage : les jardins familiaux ou collectifs connaissent un essor dans de nombreuses agglomérations, tout comme la vague du bricolage, du covoiturage, du « cocooking », etc. Cette production domestique étendue, difficilement chiffrable encore aujourd’hui, vient pleinement modifier le rapport au travail tel qu’on l’entendait lors des deux précédentes révolutions industrielles, et remet le domicile au cœur de l’activité productive. L’imprimante 3D va révolutionner elle aussi notre rapport à la production en transformant notre domicile en mini atelier. Les progrès des technologies permettent en effet d’envisager sérieusement à court et moyen terme l’arrivée des imprimantes 3D dans les ménages, aux côtés des autres appareils domestiques. La maison redeviendrait ainsi un microatelier de production matérielle.

La troisième révolution industrielle, c’est enfin la transition d’une économie reposant sur les énergies carbonées vers une économie riche en énergies renouvelables. Nos maisons, une nouvelle fois au cœur de la dynamique productive, vont devenir de réelles centrales électriques individuelles, ce qui conduira à une production d’énergie décentralisée (lire aussi la chronique : « Derrière la voiture électrique, un tout nouveau modèle énergétique »).

Les années à venir s’annoncent donc révolutionnaires dans notre rapport à la production et au travail. Le domicile redeviendrait un lieu de travail et de production matérielle, immatérielle et énergétique. Au sens physique du terme, on pourrait parler d’une révolution orbitale qui nous amènerait vers un « domestic system 2.0 ». Or, comme par le passé, les mutations économiques et sociologiques appellent toujours des bouleversements législatifs et réglementaires.

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